La tribune de

Dominique GIRAUDIER

Dominique Giraudier
Faim de Conversation
Les Echos de l'Assiette

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sept
14

Une vie d’exception… Dédiée au bonheur des autres.

Nous avons tous appris avec beaucoup de tristesse la disparition de Jean Paul Bucher, fondateur du Groupe Flo dont il laisse aujourd’hui les 6000 collaborateurs orphelins. Une page se tourne dans l’histoire de la restauration française, et c’est avec une émotion très profonde que je salue la mémoire de cet entrepreneur hors du commun.

A tous ceux qui pensent que la vieille Europe n’est pas capable d’offrir aux siens des destins dignes des plus grands Self-made-men américains, Jean-Paul Bucher propose un contre-exemple édifiant. Fort de ses seules convictions, d’un culot à toute épreuve, d’un sens instinctif des affaires et d’une vision pionnière de la restauration commerciale, ce petit  apprenti cuisinier de Molsheim, fils d’un ouvrier de Bugatti, a bâti un empire en quelques décennies, faisant d’un rêve de gastronome une success-story à la française.

Par un curieux clin d’œil du destin, il pose avec succès la première pierre du Groupe Flo sous les pavés de Mai 68. Le pays est alors paralysé par les grèves, le général de Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale, et contre l’avis même de ses notaires, Jean-Paul Bucher rachète une vieille brasserie cour des Petites Ecuries. Du jour au lendemain, d’interminables files d’attente s’allongent devant l’établissement qui ne désemplira plus. Soucieux de satisfaire chacun, Jean-Paul Bucher acquiert le Terminus Nord et met en place un système de navette pour transporter ses clients en voiture d’une brasserie à l’autre selon l’affluence. L’aubergiste s’affaire, modernise les brasseries dont il parvient aussi à faire revivre l’histoire, en rachète d’autres qu’il transforme en chefs d’œuvres du genre, séduit et fidélise une clientèle charmée par sa gouaille alsacienne et sa délicieuse cuisine. Doué d’un sens inné du management, il entraîne à sa suite une cohorte d’employés fanatiques à qui il délègue d’emblée des responsabilités accrues et qui prennent part à l’aventure.  Persuadé que les meilleurs produits subliment jusqu’aux plats les plus simples, il se montre intraitable sur la qualité des moindres ingrédients choisis. Les gourmets ne s’y trompent pas, qui finissent  par lui réclamer aussi de petits plats à emporter. Saisissant l’occasion, il  rachète à cet effet une modeste charcuterie qui réalise en six mois le plus beau chiffre d’affaire de Paris: Flo Prestige est né. Flo entre ainsi à la fois dans le paysage et dans la légende. Portée par sa pugnacité, son engagement, sa bonne étoile et son intelligence fulgurante des hommes et des situations, son entreprise se développe et remporte un succès fabuleux au fil du temps, des aléas et des hasards heureux.

Quand j’ai rencontré Jean-Paul Bucher, il y a 20 ans au Bœuf sur le Toit, il a suffi d’un seul déjeuner à cet entrepreneur charismatique pour persuader le financier que j’étais d’abandonner le Groupe  structuré dans lequel ma carrière semblait toute tracée pour le suivre dans ce qui n’était à l’époque qu’une PME en développement, quelle fabuleuse aventure ! Il avait un rêve, celui de mettre la gastronomie à la portée du plus grand nombre, et une exigence implacable, celle de ne jamais s’éloigner de la qualité du service proposé. Hétérodoxe dans ses méthodes, il avait cette manière instinctive de s’adapter aux moindres évolutions des attentes de ses clients, avec un bon sens deroutant.  Quarante ans après l’ouverture de sa première brasserie, son groupe comptait plus de 300 restaurants et la profession toute entière avait radicalement changé de dimension. Jean-Paul Bucher a su faire passer la restauration française d’un métier artisanal parfois trop laborieux à une véritable industrie de services capable d’en préserver l’émotion et le sens de la tradition.

L’amour et l’exigence du goût, le sens de l’accueil et le respect du client sont inscrits dans les gènes de l’entreprise édifiée par Jean-Paul Bucher dont nous sommes à la fois les héritiers et les garants. Patron dans l’âme et profondément humain, cet être exceptionnel a su rester accessible malgré son succès, et des centaines de collaborateurs de la restauration lui doivent à la fois leur réussite professionnelle et une partie de l’homme ou de la femme qu’ils sont devenus. Jean-Paul Bucher appartient à ces hommes qui marquent, à ces modèles que l’on veut suivre, à ces légendes que l’on n’oublie pas.

Après ces années de collaboration, nous lui vouons une admiration sans réserve.

En ces moments si douloureux, mes pensées vont à sa famille, à sa femme et à ses enfants.

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